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14/04/2019

Les Français découvraient la première image de télévision le 14 avril 1931

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De la première transmission d'une image à l'incroyable diversité de l'offre actuelle, en 84 ans d’existence, la télévision a révolutionné la société et la culture populaire française. Une plongée dans l'histoire du petit écran nous révèle encore bien des surprises. Comme celle de découvrir que dans les années 40, certains avaient prédit qu'on regarderait la télé sur nos téléphones portables !

C'est donc le 14 avril 1931 que 800 invités furent conviés par l'ingénieur René Barthélémy à la première transmission publique de télévision en France, dans l'amphithéâtre de l'Ecole supérieure d'électricité de Malakoff. Ce n'est que 4 ans plus tard, le 26 avril 1935, que la première émission officielle est diffusée depuis le ministère des PTT, rue de Grenelle. La célèbre comédienne, alors sociétaire de la Comédie Française, Béatrice Bretty, fut ainsi le premier visage que les français découvrirent. Elle donna une conférence sur le voyage en Italie de la Comédie Française.

Arrivée de la seconde chaine, de la couleur, privatisation de TF1, naissance de Canal plus, de la TNT et du numérique... depuis les années 60, les innovations et les nouveautés en matière télévisuelle furent nombreuses. A chaque décennie, la façon de regarder et de "consommer" ce média a évolué. Si en 1950, à peine 4 000 foyers français étaient équipés d'un poste, on en compte aujourd'hui plus de 40 millions ! Sans compter les dizaines de millions de smartphones et autres tablettes qui permettent aussi de regarder ses programmes préférés !

Sources France TV

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10/06/2018

Guy Debord, critique des fakes news

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Jean-Jacques Régibier, Humanite.fr

En 1988, dans les « Commentaires sur la société du spectacle, » Guy Debord analysait de manière approfondie le phénomène de la « désinformation, » terme anglicisé depuis sous le nom de fake news. Au delà des débats actuels, mais y faisant écho, son apport théorique est fondamental pour comprendre comment les Etats modernes manipulent les fausses nouvelles pour obtenir la soumission des citoyens aux impératifs de l’ordre dominant.

«  Ce qui peut s’opposer à la seule vérité officielle doit être forcément une désinformation émanant de puissances hostiles, ou au moins de rivaux, et elle aurait été intentionnellement faussée par la malveillance. »
 
Ces mots écrits il y a exactement 30 ans par Guy Debord, dans ce qui sera son dernier grand livre théorique – Les « Commentaires sur la société du spectacle » (1), une version concentrée et actualisée du livre fondateur du situationnisme ( la Société du Spectacle ) parue 19 ans plus tôt -, semblent renvoyer ( le mimétisme est sans doute involontaire ), aux propos du député LREM chargé de défendre le projet de loi Macron sur les fake news :
 
« la dissémination de fausses informations répond souvent à une véritable stratégie politique, financée parfois par des Etats tiers à la frontière orientale de l’Union européenne ( suivez mon regard… ndlr ) visant à affaiblir nos sociétés et à affaiblir le projet européen. » (2)
 
On notera que dans cette « démonstration » qui devrait servir en principe à justifier une loi, absolument aucune information vérifiée n’est donnée. On reste dans le domaine du sous-entendu, de l’accusation à la fois vague dans son contenu et suffisamment précise pour désigner un coupable, mais coupable de quoi, on ne sait pas.
 
Ce qui confirme cet autre verdict de Debord pour qui « le concept confusionniste de désinformation est mis en vedette pour réfuter instantanément, par le seul bruit de son nom, toute critique que n’aurait pas suffi à faire disparaître les diverses agences de l’organisation du silence. »
 
C’est pourquoi, et c’est l’un des points clé de l’analyse de Debord - grand féru de stratégie -, la fonction des fake news est toujours « contre-offensive. » Ce qui signifie que la manipulation de la désinformation n’est jamais destinée à mener directement une attaque contre un opposant ou un ennemi éventuel
 
( « là où le discours spectaculaire n’est pas attaqué, il serait stupide de le défendre », dit Debord ), mais bien à répliquer à une attaque par une autre.
 
L’actualité des derniers mois nous en fournit des preuves convaincantes, en confirmant au passage l’autre thèse fondamentale de Debord sur la désinformation, à savoir que ce sont d’abord les Etats, et ceux qui concourent pour s’en assurer le contrôle, qui sont les premiers pourvoyeurs de fake news.
 
Vérification impossible
 
Le débat sur les fake news a ressurgi de manière spectaculaire au niveau mondial avec cette accusation, qui a fait immédiatement le tour de la planète, selon laquelle la Russie aurait interféré dans la campagne présidentielle de 2016 pour favoriser la candidature de Donald Trump - et avec sa complicité -, au détriment de la candidate démocrate, Hillary Clinton (on ne porte bien entendu aucun jugement sur les tenants et aboutissants de ce type d’opération, il s’agit d’examiner comment fonctionnent nos sociétés.)
Ces soupçons d’intervention russe sont sortis dès octobre 2016, soit un mois avant les élections présidentielles américaines – au moment où les sondages annonçaient la défaite d’Hillary Clinton comme de plus en plus probable. Trump a immédiatement qualifié ces informations de fake news, et par la suite, tous les protagonistes se sont mutuellement accusés de produire et de colporter de fausses infos, renforçant sans le vouloir la thèse de Guy Debord sur la fonction contre-offensive du recours à la désinformation.
La masse d’informations, de contre-informations, de témoignages, de « preuves » et de contre preuves, de « confidences », de démentis, d’enquêtes et de contre-enquêtes, etc… générée par cette affaire véhiculée par tous les médias mondiaux fonctionnant comme de gigantesque caisses de résonnance, est monumentale. Elle n’a pourtant abouti à aucune conclusion incontestable, bien que tous les acteurs prétendent détenir les preuves de la « vérité », mais sans les donner.
 
Debord n’aurait sans doute jamais imaginé un tel festival de fake news, rendu possible par la puissance des techniques d’information que permettent les outils modernes, mais il est clair qu’il en a fourni la compréhension. Ce passage des «  Commentaires » mérite d’être cité en entier :
 
«  si parfois une sorte de désinformation désordonnée risque d’apparaître, au service de quelques intérêts particuliers passagèrement en conflit, et d’être crue elle aussi, devenant incontrôlable et s’opposant par là au travail d’ensemble d’une désinformation moins irresponsable, (… ) c’est simplement parce que la désinformation se déploie maintenant dans un monde où il n’y a plus de place pour aucune vérification » ( c’est Debord qui souligne. )
 
Ce point est en effet capital, parce qu’il porte sur ce qu’est devenu le statut de la vérité sous le règne de l’avalanche d’informations perpétuelles qui est la marque de notre temps. Il pourrait être dit d’une autre manière : ce dont on nous parle le plus, on ne saura rien. L’affaire de l’intervention russe présumée dans les présidentielles américaines, en fournit une brillante illustration.
 
Un autre exemple récent – qui concerne cette fois, non pas des « intérêts particuliers » entre deux camps rivaux dans la même élection, mais les rapports entre Etats – relève exactement de la même analyse ( avec des conséquences diplomatiques sérieuses ) : l’affaire de l’ancien espion russe, Sergueï  Skripal, que la première ministre britannique Theresa May accuse la Russie d’avoir tenté d’empoissonner. Dans ce cas, aucune preuve n’a été apportée à l’appui des accusations lancées, non pas par de simples « trolls », mais par une cheffe d’Etat, suivie tête baissée par d’autres, toujours sans la moindre preuve. On remarquera que peut se vérifier, là encore, l’idée de Debord selon laquelle l’usage des fake news se fait toujours en situation de contre-attaqeu, ou de diversion( Theresa May en difficulté intérieure majeure à cause du Brexit)
 
Ajoutons un autre exemple, toujours venant du même « camp » et contre la même cible, et toujours en position de contre-offensive : la fausse mort du journaliste russe Arkadi Babtchengko, orchestrée par l’Ukraine - pays soutenu à bout de bras par l’Union européenne et les Etas-Unis, contre la Russie –, affaire qui prouve elle aussi que ce sont bien les Etats – en l’occurrence, l’Ukraine - qui sont à la manœuvre dans la manipulation des fausses nouvelles. Ce qui confirme le pronostic de Guy Debord selon lequel, contrairement aux discours officiels ( les fausses nouvelles seraient produites de l’extérieur pour déstabiliser les démocraties ), « la pratique de la désinformation ne peut que servir l’Etat ici et maintenant, sous la conduite directe, ou à l’initiative de ceux qui défendent les mêmes valeurs. »
 
Avec, dans le cas Babtchenko, cette « innovation » ( qu’une partie des commentateurs n’a pas manqué de trouver « géniale » ) : les auteurs de la fake news ( relayée à satiété par tous les médias mondiaux )sont aussi ceux qui, 24 heures après, ont dénoncé la désinformation, en la justifiant comme une mesure préventive destinée à éviter une menace sur laquelle ils ne fournissent par ailleurs aucune preuve.
Génial en effet.
 
Garanti sans désinformation.
 
A l’heure où le gouvernement Macron tente, avec beaucoup de mal, de faire voter sa loi sur les « fake news » – alors même que tous les spécialistes du Droit ont démontré que l’arsenal juridique pour lutter contre les fausses nouvelles est déjà amplement suffisant et qu’il n’y a donc pas là matière à nouvelle loi -, l’analyse que fait Debord de la façon dont le pouvoir instrumentalise la désinformation, va bien au delà de la critique la plus répandue aujourd’hui, celle qui voit dans cette loi un risque de dérives anti-démocratiques, notamment contre la liberté de la presse.
 
Pour Debord, en effet, le fait d’agiter l’épouvantail des fausses nouvelles, ou d’affirmer sa volonté de lutter contre la manipulation de l’information, est en réalité une technique de gouvernement conforme à toutes celles qui servent à assurer la domination de l’oligarchie et de l’Etat qui la défend.
 
Cette technique présente, selon Debord,  plusieurs avantages, sachant que, pour lui, le concept de désinformation est toujours employé par un pouvoir ( ou par des gens qui détiennent un fragment d’autorité économique ou politique, ) « pour maintenir ce qui est établi. » 
 
Dans son analyse sur la fonction de la désinformation dans les techniques de gouvernement, Debord aborde directement et de façon, incroyablement actuelle, le projet, déjà agité vers la fin des années 80 en France, « d’attribuer officiellement une sorte de label à du médiatique « garanti sans désinformation. » C’est ce projet qu’Emmanuel Macron a remis à nouveau sur le tapis en voulant nommer une « autorité certificatrice, » chargée de démêler le vrai du faux en matière d’information.
 
Pour Debord, une telle tentative est un contresens, qui plus est, voué à l’échec, toujours au nom du principe selon lequel le concept de désinformation n’a pas à être employé défensivement et encore moins, souligne Debord, « dans une défense statique, en garnissant une Muraille de Chine, une ligne Maginot, qui devrait couvrir un espace censé être interdit à la désinformation. » Pour lui, c’est l’intérêt de l’Etat que la désinformation reste « fluide », qu’elle puisse passer partout. Il voit, pour l’Etat toujours, plusieurs inconvénients d’un tel encadrement rigide de l’information.
 
D’abord, dit-il, les autorités n’ont « aucun besoin réel de garantir qu’une information précise ne contiendrait pas de désinformation. » Ensuite, les autorités en question n’en ont pas les moyens. Et, sur le fond, Debord explique que la lutte contre la désinformation « s’userait extrêmement vite », en voulant défendre des points « qui doivent au contraire éviter de mobiliser l’attention », car pour lui les autorités « ne sont pas si respectées », et elles ne feraient « qu’attiser la suspicion sur l’information en cause. »
 
Il est donc beaucoup plus profitable pour l’Etat, selon Guy Debord, de dénoncer une désinformation, non pas par une loi générale mettant en place des structures de contrôle permanentes et lourdes, mais plutôt au coup par coup. C’est pourquoi, il voyait dans cette tentative d’instaurer un label « à du médiatique garanti « sans désinformation », « sans doute une erreur », à moins plutôt, disait-il, que ce ne soit « un leurre délibéré. »
 
Il n’est pas impossible que les semaines qui viennent nous le confirment.
 
Au final, le fondateur du situationnisme rappelait que, du point de vue des dirigeants de l’Etat, celui qui lance la désinformation « est coupable », et que celui qui la croit, est « imbécile.»
 
En termes plus prudents, c’est presque un hommage que lui a rendu lundi, la ministre de la culture, Françoise Nyssen, en confirmant qu’en matière de fake news « la capacité de discernement des citoyens ne suffit plus. »(3) Et ce jugement sur la « capacité de discernement » en baisse chez les citoyens, pourrait bien être également l’une des raisons pour laquelle le débat fait rage.
 
Jean-Jacques Régibier / vendredi 8 juin 2018
 
(1) Il faut rappeler que ce que Debord entend par « société du spectacle » n’a rien à voir ni avec la musique, ni avec le théâtre, la danse, une manifestation sportive, ou la télé. Dans sa terminologie, le « spectacle » désigne « le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l’ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne. » Parmi ces techniques, la manipulation de la catégorie de désinformation occupe pour Debord une place centrale. Folio prépare pour cette année une réédition des « Commentaires. »
 
(2) Pieyre Alexandre Anglade, député LREM devant la commission parlementaire, le 22 mai
 
 
 
(3) Françoise Nyssen, conférence de presse sur la loi sur la manipulation de l’information, lundi 4 juin 2018

20/07/2017

Nikos Smyrnaios : « Facebook façonne l’idée que l’on se fait du monde »

facebook,goggle

Entretien réalisé par Pierric Marissal, L'Humanité

Facebook et Google sont devenus les principaux intermédiaires entre le public et l’information. Un pouvoir politique énorme, soumis à leur quête du profit. Le chercheur Nikos Smyrnaios analyse comment ils ont bâti un tel oligopole.

Nikos Smyrnaios est enseignant-chercheur au laboratoire d’études et de recherches ­appliquées en sciences sociales de l’université Toulouse-III. Spécialiste de la presse en ligne et de l’utilisation politique des réseaux socionumériques, il vient de publier les Gafam contre l’Internet, une économie politique du numérique (1).

Quel est le pouvoir de Facebook ou Google sur la transmission de l’information aujourd’hui ?

NIKOS SMYRNAIOS Une récente enquête déclarative réalisée sur plusieurs pays montre que 51 % des internautes s’informent en premier lieu via les réseaux sociaux. Mais la mesure du trafic des sites des médias reste la plus précis. On peut y consulter la liste des sources qui ont mené à l’article. Et entre les deux tiers et les trois quarts des visiteurs des sites d’informations arrivent depuis Google et Facebook. Jusqu’en 2012, Google était prédominant, que ce soit le moteur de recherche ou Google Actualités. Des recherches qu’on avait menées à l’époque sur des quotidiens régionaux français montraient que 70 % des visiteurs en venaient. Depuis, Facebook ­représente la première des sources. Les plus jeunes et les femmes ont tendance à passer davantage par les réseaux sociaux, les hommes et les seniors privilégient l’accès direct ou Google. Plus la thématique de l’information recherchée est professionnelle, importante stratégiquement parlant, plus les visiteurs ont tendance à privilégier l’accès direct, à faire confiance à des sources identifiées. Dès que cela touche des informations plus divertissantes, la domination des réseaux sociaux devient écrasante.

Comment ont-ils conquis ce pouvoir ?

NIKOS SMYRNAIOS Avant le développement d’Internet au début des années 2000, l’économie de l’information comme de l’industrie culturelle était basée sur la rareté du contenu. Aujourd’hui elle est surabondante, et le rapport de forces économique s’est inversé. La rareté, donc la valeur, est désormais du côté du public, qui a besoin d’être guidé. Ce filtrage, cette hiérarchisation, je l’appelle, avec d’autres chercheurs, l’infomédiation. Le producteur du contenu et l’éditeur de presse sont relégués au second plan derrière l’infomédiaire. Cette fonction est devenue centrale sur Internet. Et la plus rentable, car il n’y a pas à supporter les coûts de production de l’information… Des algorithmes de mise en contact suffisent. Puis les infomédiaires ­collectent les informations du public et la vendent aux annonceurs, selon le modèle publicitaire de Google ou Facebook, ou alors prennent des commissions sur chaque transaction comme Amazon. J’insiste sur le fait que cette info- médiation est large et profonde. Les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) vont constituer une offre très large avec des services substituables : Facebook va racheter Instagram et WhatsApp, qui ont des offres ­similaires à son service. La concentration est aussi verticale puisque ces acteurs possèdent des segments d’activités indispensables en amont de l’infomédiation. Les data center par exemple sont nécessaires à la diffusion des services, et Amazon est le plus gros acteur mondial. On peut également donner l’exemple des smartphones et des ordinateurs (Apple et Microsoft) et des systèmes d’exploitation (Google, Microsoft, Apple). On le sait moins, mais Facebook, dans les pays du Sud, et Google, aux États-Unis, sont également des fournisseurs d’accès à Internet et obligent pour accéder au Web à passer par leur plateforme ou système d’exploitation. On capte le client et on l’enferme.

Comment expliquer leur rentabilité extrême ?

NIKOS SMYRNAIOS Ce sont des oligopoles mondiaux, dominant et globalisant, même si en Chine et en Russie d’autres acteurs existent. Tous les services sont conçus dans la Silicon Valley et vendus dans le monde, sans adaptation aux marchés locaux. C’est l’un des facteurs de bénéfices sans précédent. Le taux de rentabilité de Google ou Facebook varie entre 20 et 40 %. La moyenne de Wall Street est à peine à 10 %. Ainsi, en avril 2017, parmi les six plus grosses capitalisations mondiales, on retrouvait les cinq Gafam. Leur rentabilité s’explique aussi par les nouvelles modalités de travail qu’ils ont réussi à mettre en place. Ils vont dégager des sommes colossales avec très peu d’employés en interne. Les cinq Gafam réunies ont moins d’employés que Volkswagen, et juste un peu plus que Carrefour. Apple arrive à tirer plus de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires par salarié et par an. Le travail est externalisé chez des sous-traitants de sous-traitants, précarisé, pressurisé, sous-payé à la tâche, au clic. Ils réduisent le travail à des miettes numériques, l’exploitation de l’activité humaine n’a jamais été aussi sophistiquée. D’autant plus que toute une partie de la valeur de Google et de Facebook vient du travail gratuit effectué par leurs utilisateurs. Facebook est vide au départ. Les utilisateurs et éditeurs génèrent de la valeur pour la plateforme sans travailler directement pour elle. Sans coût pour l’entreprise donc. Et en plus tous ces acteurs pratiquent aussi une optimisation fiscale particulièrement agressive.

Comment Facebook choisit les informations que nous lisons ?

NIKOS SMYRNAIOS Lorsque Facebook a lancé les Fan Page, les éditeurs avaient la garantie que quiconque avait « liké » leur page allait voir leur publication s’afficher sur leur mur. Pour les médias, ce vecteur est devenu une source d’audience majeure, à tel point qu’ils en sont devenus dépendants. Et puis, en 2012, Facebook a unilatéralement changé le fonctionnement et les publications sont apparues de moins en moins. Aujourd’hui seuls 10 % des abonnés en moyenne voient chaque publication. Selon Facebook, il s’agit d’améliorer l’expérience utilisateur. En réalité le réseau social pousse les éditeurs, une fois que l’outil est devenu indispensable, à payer pour promouvoir leur contenu.

Facebook est allé plus loin en créant Instant Articles. En promettant une meilleure visibilité et un partage des ressources publicitaires, l’éditeur publie tout son contenu sur le réseau social, mais plus sur son propre site. Les médias se voient privés des analyses statistiques et de la maîtrise de leur diffusion et de leurs revenus publicitaires. Même chose lorsque Facebook Live fut lancé, le service de vidéos diffusées directement sur la plateforme. Au départ, le réseau social augmente la visibilité de ces contenus par rapport aux autres, donc les rédactions s’organisent pour en produire, puis, lorsqu’elles deviennent dépendantes, Facebook supprime les bonus de visibilité. C’est la loi de Facebook.

Les médias changent donc leurs moyens de produire de l’information ?

NIKOS SMYRNAIOS Dès le début des années 2000 on a constaté les premiers changements, lorsque les rédactions se sont mises au service de Google. Un gros patron de presse me disait que sa rédaction était devenue un esclave du moteur de recherche et obéissait aux ordres. On sait par exemple que plus un site produit de contenu, plus le moteur va le mettre en valeur. Une rédaction qui produit peu sera d’autant moins visible. C’est une incitation à produire toujours plus, à abandonner l’analyse et le reportage et à privilégier le batonnage, c’est-à-dire la reprise, légèrement réécrite, de dépêches ou de communiqués de presse. Cela crée une énorme profusion d’informations, mais pas de pluralisme, puisqu’il s’agit des mêmes contenus retraités à l’infini. Un collègue chercheur, Guillaume Sire, a, lui, montré le rôle central que prennent les spécialistes du référencement dans certaines rédactions. Ce sont eux qui imposent aux journalistes les sujets à traiter, selon ce qui « buzze » sur Internet. Pour Facebook, la valeur n’est pas tant le contenu lui-même que « l’engagement » qu’il génère, à savoir les « like », partages ou commentaires. Les articles ou vidéos les plus rentables pour Facebook font appel à l’affect. Cela va des faits divers les plus dramatiques aux vidéos de chats, mais rarement une analyse sur la financiarisation de l’économie, qui, si elle peut susciter de l’intérêt, ne va pas générer des « like ». La production de contenu à destination de Facebook doit donc s’adapter pour parler à l’affect des gens. Certaines rédactions résistent, d’autres y vont à fond car leur modèle économique en dépend. Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, l’Humanité n’est pas Konbini, et heureusement.

Et cette course à l’engagement profite aux théories ­complotistes et aux « fake news »…

NIKOS SMYRNAIOS Exactement. Le phénomène des fake news, qui a explosé pendant l’élection présidentielle américaine, proposait à la frange la plus réactionnaire des électeurs des contenus qui confirmaient leurs opinions et généraient de l’affect. Comme cette histoire invraisemblable du « Pizzagate ». Les Clinton étaient accusés d’être à la tête d’un réseau pédophile qui se retrouvait dans une pizzeria de Washington. Des centaines de milliers de personnes ont « liké » ou commenté cette histoire, devenue très rémunératrice pour Facebook, qui l’a automatiquement favorisée. La plateforme n’est pas spécialement complotiste ou pro-Trump, mais elle cherche à maximiser ses profits. Cela conduit à ces dérapages. On retrouve ce mécanisme sur YouTube de manière flagrante, il n’y a qu’à voir comment les vidéos de Soral et de Dieudonné étaient mises en avant dans les vidéos suggérées.

Et le lecteur se retrouve dans une situation passive de récepteur de l’information qu’il ne choisit pas…

NIKOS SMYRNAIOS Il n’est pas passif, mais il ne peut que réagir en fonction de ce qui lui est proposé. Le lecteur se retrouve pris dans des mécanismes d’infomédiation qu’il ne maîtrise pas et qu’il ne comprend pas forcément. Ces multinationales filtrent l’information et décident de ce qui est visible ou non dans l’espace public numérique. Ils façonnent l’idée que l’on se fait du monde. Facebook contrôle ainsi ce que voient plus de 1,8 milliard de personnes, dont 30 millions en France. Un pouvoir politique exorbitant qui échappe à tout contrôle démocratique puisque l’on n’a aucun regard sur comment se décide la mise en avant d’une information ou sa suppression. Tout se fait en interne.

Comment voyez-vous le fait qu’aujourd’hui des fournisseurs d’accès à Internet comme Patrick Drahi ou Xavier Niels deviennent de grands patrons de presse ?

NIKOS SMYRNAIOS Ces acteurs sont aussi des infomédiaires à mon sens. Le « triple play » permet par exemple de contrôler l’information audiovisuelle puisque l’audience d’une chaîne de télévision reste proportionnelle au numéro qui lui est alloué. Autre exemple, des fournisseurs d’accès à Internet ont décidé de ralentir l’accès de leurs abonnés à des services. Free avait bridé l’accès à YouTube et Orange avait essayé de ralentir le partage de pair à pair (P2P). Il est effrayant de se rappeler qu’en 2000 Time Warner absorbait le fournisseur d’accès américain AOL et pesait 10 fois plus que lui. Quinze ans après, le rapport de forces s’est complètement inversé et les contenus n’ont quasi plus de valeur financière.

Votre vision n’apparaît pas très optimiste…

NIKOS SMYRNAIOS Je ne suis pas technophobe, ni ne suis convaincu que, dans les années 1990, lorsqu’on n’avait qu’une poignée de médias, l’information était meilleure. Mais il faut garder un regard critique. D’autant que l’état d’Internet aujourd’hui n’est pas immuable et reflète un contexte ; à savoir un capitalisme néolibéral hégémonique. Cela peut changer, mais pas sans rapport de forces. Certains signes sont plutôt positifs, le public prend conscience de l’exploitation de ses données personnelles et bloque de plus en plus les publicités. Le monde de la recherche s’y penche aussi davantage. Il serait naïf de croire en revanche en l’émergence d’un nouvel acteur, comme lorsqu’Alta Vista a été remplacé par Google dans les années 1990. On n’en est plus là. Le pouvoir des Gafam aujourd’hui est comparable à celui de l’industrie automobile au XXe siècle. Ils ne vont pas disparaître demain. L’ambiguïté de ce capitalisme numérique est qu’à la fois il va utiliser tout ce qu’il peut pour maximiser ses profits, est extrêmement prédateur et accroît les inégalités, mais en même temps il peut se révéler émancipateur. Le mouvement contre la loi travail et même les printemps arabes n’auraient peut-être pas eu la même ampleur sans les réseaux sociaux. Facebook est avant tout un outil d’exploitation, mais peut aussi servir l’émancipation. Ce pourquoi il faut insister sur le pouvoir politique des Gafam.

Les Gafam contre l’Internet, une économie politique du numérique, de Nikos Smynaios, INA, 160 pages, 10 euros.
Journaliste, spécialiste des nouvelles technologies

17:20 Publié dans Actualités, Dossier, Eclairage, Internet, Réseaux sociaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : facebook, goggle | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook | |

04/04/2017

Facebook complice de la « chasse aux impies »

Lina Sankari, Humanite.fr

facebook.pngLe réseau social accepte de supprimer les pages « blasphématoires » afin de se conformer à la législation pakistanaise et de ne pas perdre 25 à 30 millions d’utilisateurs actifs.

Pas de doute, en 2015, Marc Zuckerberg était « Charlie ». Deux ans plus tard, le patron de Facebook serait plutôt charia. À tel point que le réseau social a reçu les satisfécits du ministre de l’Intérieur pakistanais, Chaudhry Nisar Ali Khan, pour son engagement à bannir les contenus blasphématoires de ses pages. Au Pakistan, en effet, on ne touche pas au prophète.

Une loi sur le blasphème permet même de condamner à mort ou de prison à perpétuité l’outrage à l’islam, en réalité souvent utilisé dans le cadre de règlements de compte personnels, politiques – à l’encontre des progressistes-  des laïcs, des soufis ou de la minorité chrétienne. Le blasphème reste une question extrêmement sensible, et de simples accusations peuvent déclencher des lynchages. 

Toute référence à une éventuelle réforme de la loi sur le blasphème donne lieu à des sit-in de plusieurs jours voire à des assassinats. À ce titre, Mumtaz Qadri, meurtrier d’un gouverneur favorable à une réforme, avait été élevé au rang de héros par les islamistes. Actuellement, dix-sept personnes croupissent dans le couloir de la mort pour blasphème, dont la chrétienne Asia Bibi. Le texte condamne « ceux qui, par des paroles ou des écrits, des gestes ou des représentations visibles avec des insinuations directes ou indirectes, insultent le nom sacré du prophète ».

Islamabad n’a pu que se féliciter de voir Facebook rentrer dans les rangs

Qu’à cela ne tienne pour Facebook qui préfère conserver ses 25 à 30 millions d’utilisateurs pakistanais actifs plutôt que de se voir interdit dans le pays. Ainsi, le vice-président du réseau social a-t-il pris soin d’adresser un courrier au ministre de l’Intérieur afin de lui assurer qu’il prenait « très au sérieux les préoccupations soulevées par le gouvernement pakistanais ».

Islamabad n’a pu que se féliciter de voir Facebook rentrer dans les rangs. « Un grand progrès », a-t-il assuré. Pour faire montre de sa bonne volonté, l’entreprise a même donné des gages : une soixantaine de pages bloquées dont quarante-cinq ces derniers jours. En 2015, Facebook avait reçu des menaces d’un islamiste pakistanais pour avoir laissé publier du contenu lié à Mahomet. À l’époque, Marc Zuckerberg  assurait qu’il ne laisserait aucun « groupe d’extrémistes faire taire les idées et les différentes voix sur son réseau social ». Il ajoutait même : « je m’engage à construire un service où on peut parler librement sans crainte de la violence ». La preuve !

15:24 Publié dans Informations, Internet, Réseaux sociaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : facebook, internet, censure, pakistan | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook | |