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10/01/2025

Comment les journaux français couvrent la guerre à Gaza

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En dépit d’un bilan humain effroyable, le récit de la guerre à Gaza fait par les grands titres vendus en kiosques tend à invisibiliser les victimes du côté palestinien. L’Humanité a mené l’enquête en collaboration avec l’ONG Techforpalestine en analysant 13 394 articles consacrés au conflit publiés dans cinq journaux français... dont l'Humanité.

« Les gens ont peur, c’est l’omerta », affirmait la journaliste du Figaro Eugénie Bastié dans sa dernière « enquête » dénonçant le supposé prisme pro-Palestiniens du journal le Monde dans sa couverture de la guerre à Gaza. Pourtant, en dehors des polémiques entretenues par la droite et l’extrême droite, rien ne permet d’affirmer que la presse française se soit émue du sort des Palestiniens depuis le 7 octobre 2023.

Grâce au travail de l’ONG Techforpalestine et de son outil Media Bias Meter, nous avons pu analyser les données d’un corpus de 13 394 articles consacrés au conflit par des journaux français : l’Humanité, Libération, le Monde, le Figaro et le JDD. Et, loin des obsessions de certains de nos confrères, on peut en conclure que la presse française ne se distingue vraiment pas par un engagement en faveur des Palestiniens.

Depuis le 7 octobre, la riposte d’Israël aux attaques meurtrières du Hamas a été abordée avec distance. Malgré l’ampleur des destructions et le lourd bilan humain – 46 738 morts confirmés, en date du 8 janvier –, les rédactions ont fait état du conflit en invisibilisant les premiers concernés : les Palestiniens.

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« Une sorte de masse indistincte »

En filtrant les articles de chaque journal avec les termes « Palestiniens » et « Palestiniennes », on découvre qu’ils figurent dans moins de la moitié des articles sur la guerre en cours. Dans le Monde, l’Humanité et Libération, la part des articles mentionnant les Palestiniens est respectivement de 47 %, 41 % et 37 %. Pour le Figaro, cette même part tombe à 28 %, soit 19 points de moins que le Monde, 13 points de moins que l’Humanité et 9 points de moins que Libération. Mais c’est dans le JDD que cette invisibilisation est la plus flagrante, avec seulement 21 % des articles sur la guerre à Gaza mentionnant les Palestiniens.

À l’inverse, le JDD mentionne les Israéliens dans 32 % des articles, soit près d’un tiers, et surtout 11 points de plus que pour les Palestiniens. On retrouve une configuration similaire dans les pages du Figaro, de Libération et du Monde, avec respectivement 33 % (+ 5 points par rapport aux Palestiniens), 46 % (+ 8 points) et 50 % (+ 3 points). Dans l’Humanité, les Israéliens sont mentionnés dans 35 % des articles, soit 6 points de moins que les Palestiniens.

Invisibilisation du massacre de la population palestinienne

« On est dans un huis clos, il est très difficile de donner un visage et de faire entendre la voix des personnes qui subissent la guerre. Donc, on a une impression un peu vague, comme une sorte de masse indistincte », analyse Nathalie Godard, directrice de l’action d’Amnesty International en France. Outre l’invisibilisation du massacre de la population palestinienne, cet élément soulève d’autres remarques sur ce récit médiatique.

« Consciemment ou non, cet angle mort lexical accompagne symboliquement l’entreprise de dilution, pour ne pas dire de destruction, de l’identité nationale palestinienne menée depuis des décennies par l’État d’Israël », souligne Pauline Perrenot, journaliste à Acrimed, association spécialisée dans la critique des médias.

Une autre opération menée de longue date par l’État israélien est elle aussi passée sous les radars : la colonisation des territoires occupés. Si l’on retrouve le terme de « colonisation » dans 10 % des articles de l’Humanité et dans 7 % de ceux du Monde, il n’est présent que dans 4 % des pages du JDD consacrées au conflit et dans 2 % de celles de Libération et du Figaro. « En proportion de ce qui est écrit sur la guerre, on est largement en deçà de ce qui était écrit auparavant sur le sujet », analyse Dominique Vidal, journaliste et historien.

gaza,médias

La guerre à Gaza n’a pas stoppé la colonisation

Sauf que la guerre à Gaza n’a pas stoppé la colonisation, bien au contraire. 1 746 attaques de colons ont été recensées entre le 7 octobre et le 3 janvier. Encouragées par les discours racistes et suprémacistes des ministres israéliens d’extrême droite Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, elles ont coûté la vie à 791 Palestiniens.

Quant au génocide, désormais reconnu par des organisations telles qu’Amnesty International, Médecins sans frontières ou Human Rights Watch, le manque d’attention médiatique est encore plus flagrant. En ne conservant que les articles publiés à partir du 26 janvier 2024, date à laquelle la Cour internationale de justice met en garde contre le risque d’un génocide à Gaza, on découvre que trois des cinq journaux analysés ont évoqué le terme dans moins de 10 % de leurs écrits sur le conflit.

La part est de 6 % pour le Figaro, 7 % pour Libération et 8 % pour le JDD. Si elle dépasse les 10 % dans les colonnes de l’Humanité et du Monde, elle reste faible. Pour le premier, elle s’établit à 18 %, soit trois fois plus que le Figaro. Dans le quotidien du soir, elle est de 11 %.

Pour Pauline Perrenot, il est clair qu’avant la date du 26 janvier le génocide n’a pas « fait l’agenda », bien que le terme ait pourtant été très vite utilisé par les Palestiniens eux-mêmes ainsi que par certains chercheurs, intellectuels ou juristes.

Une entreprise de disqualification quasi systématique

« L’augmentation des occurrences dans une partie de la presse ne signifie pas, pour autant, que la médiatisation ait été à la hauteur d’un événement pourtant historique », analyse la journaliste. Une bonne partie des occurrences peuvent en effet être rattachées à l’entreprise de disqualification quasi systématique des acteurs évoquant le génocide. Entreprise qui s’est surtout déployée dans les médias audiovisuels, mais également dans la presse par le biais de tribunes et d’éditoriaux.

Cette disqualification, Amnesty International en a fait les frais, et ce même avant la publication de son rapport sur le génocide rendu public le 4 décembre 2024. « Après le 7 octobre, nous avons essayé de traiter les choses avec du factuel et de l’analyse juridique (…) dans un moment où c’était d’abord l’émotion et la polarisation qui prenaient le dessus sur tout le reste, raconte Nathalie Godard. Nous subissions des attaques extrêmement fortes avec un système récurrent : un éditorial qui nous critiquait pour l’emploi ou non d’un terme, puis un autre qui ne vérifiait pas le premier. » Le tout amplifié par des centaines de partages sur les réseaux sociaux.

Contribuer à la « fabrique du consentement au génocide »

En plus de les invisibiliser, la presse entretient un double standard au sujet des Palestiniens. Quand les morts israéliens font la une des quotidiens, les morts palestiniens tiennent en un chiffre en bas de page. Quand on ne compte plus les séries de portraits des victimes du Hamas, le bilan des victimes palestiniennes est mis en doute. Quand le 7 octobre représente l’horreur absolue car des civils sont tués, les hôpitaux gazaouis remplis de femmes et d’enfants sont bombardés car des membres du Hamas s’y cachent.

Ce deux poids deux mesures s’explique notamment par une focalisation sur les attaques du 7 octobre. Comme si le temps s’était arrêté à ce moment-là, et que rien de ce qui s’est produit par la suite ne pouvait être plus horrible.

À l’exception de l’Humanité, on retrouve les termes « 7 » et « octobre » en tête des collocations (association fréquente de deux éléments dans un discours) du mot « massacre » dans tous les journaux étudiés. Ce terme de « massacre » est associé au terme « juifs » dans les 10 premières collocations du journal le Monde, et le plus souvent à celui d’« antisémite » dans le Figaro et le JDD.

« Nous combattons des animaux humains »

« À de rares exceptions près, le récit du 7 octobre domine dans le discours médiatique », analyse Dominique Vidal. Or, comme le rappelle ce spécialiste du conflit israélo-palestinien, les signes du déchaînement aveugle de la violence israélienne sont visibles dès le surlendemain.

« Nous combattons des animaux humains », déclarait le ministre de la Défense, Yoav Gallant, dans son discours du 9 octobre, promettant par la même occasion qu’il n’y aurait « pas d’électricité, pas de nourriture, pas d’eau » à Gaza.

« On a affaire à un naufrage persistant de la plupart des médias dominants, lesquels auront tout de même amplement participé, par leurs partis pris et leurs silences, à la fabrique du consentement au génocide », conclut Pauline Perrenot.

Bombarder les écoles et les hôpitaux, affamer la population, bloquer l’aide humanitaire, torturer les prisonniers ou bien encore utiliser les Palestiniens comme boucliers humains… rien, rien de tout ça n’aura suscité une émotion médiatique comparable à celle du 7 octobre.

Sources et méthodologie

Pour réaliser cette enquête, l’Humanité a analysé 13 394 articles de presse. Dans le détail : 2 827 de l’Humanité, 2 408 articles de Libération, 2 668 articles du journal Le Monde, 3 788 articles du Figaro et 1 703 articles du JDD. Ce corpus regroupe les articles, éditoriaux, tribunes et brèves de direct concernant la guerre à Gaza entre le 7 octobre 2023 et le 11 octobre 2024. Il nous a été fourni par l’ONG Techforpalestine et a fait l’objet de plusieurs nettoyages basés sur une liste de mots clés avant l’analyse statistique.

Grâce à leur outil d’analyse (Media Bias Meter) nous avons pu calculer les occurrences de plusieurs termes (Palestiniens, israéliens, génocide…) et le nombre d’articles correspondant afin de calculer des parts en pourcentage. Les collocations de termes ont ensuite été calculées grâce au logiciel opensource VoyantTools.

Cette analyse statistique s’inscrit dans une démarche quantitative. Les données de cette enquête mettent en lumière un phénomène global dans le récit médiatique. Elles ne permettent pas d’expliciter un phénomène qualitatif sur une sélection réduite des articles.

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03/01/2025

CE Soir, le grand quotidien dirigé par Louis Aragon

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Créé par le Parti communiste en 1937 pour concurrencer Paris-soir, Ce soir était un journal quotidien du soir, dirigé par Louis Aragon et Jean-Richard Bloch. Il cesse de paraître en 1953.

Fondé par Maurice Thorez pour concurrencer Paris-soir, le premier numéro du journal, tiré à 100 000 exemplaires, sort au soir du 1er mars 1937. Il est placé sous la direction de deux écrivains célèbres : Louis Aragon et Jean-Richard Bloch.

Élie Richard, le rédacteur en chef, est un ancien de Paris-soir. Quant à la direction « économique » du titre, elle est entre les mains de Gaston Bensan, « homme de l'ombre », habitué des maisons d'édition du Parti.

ce soir,louis aragon

Le journal réussit rapidement à trouver un lectorat, sans pour autant atteindre le niveau de Paris-soir. En mars 1939, le tirage est de 250 000 exemplaires. Une notoriété due notamment au prestige de ses collaborateurs : le chef du service de politique étrangère est Paul Nizan.

Le conflit espagnol est couvert par dix-huit journalistes et reporters-photographes. Les grands noms du journalisme de gauche se succèdent pour décrire et illustrer les combats du côté républicain, tels qu'Édith Thomas, Andrée Viollis, Louis Parrot, Stéphane Manier ou encore Georges Soria. Des photographes appelés à devenir célèbres font également bénéficier le quotidien de leurs clichés de la guerre civile espagnole, tel Robert Capa, photographe officiel de Ce soir jusqu'en en 1939.

Le quotidien cesse sa parution sous l'occupation allemande, et reparaît le 25 août 1944.

Aragon reprend la direction du journal, d'abord seul, puis avec Jean-Richard Bloch, qui rentre en France en janvier 1945 après avoir passé la guerre en URSS, où il a été la voix de la France sur Radio-Moscou. Ce dernier meurt soudainement en 1947.

En 1949, Aragon place un jeune écrivain, André Stil, à la rédaction en chef du quotidien. Mais l'année suivante, André Stil est élu au Comité central du Parti communiste et nommé rédacteur en chef de L'Humanité, malgré l'opposition d'Aragon. Pour le remplacer, ce dernier obtient la nomination d'un directeur adjoint, lui aussi jeune écrivain, Pierre Daix, qui assume cette fonction de 1950 à 1953.

Les débuts de la guerre froide vont remettre peu à peu en cause l'existence du journal, dont l'administration est jumelée à celle de L'Humanité en 1947 : les deux titres sont réunis dans un même immeuble, 37 rue du Louvre à Paris. Le quotidien, qui a perdu son autonomie, est ensuite pris dans une spirale de déclin qui affecte de nombreux titres nés dans la Résistance, et en particulier la presse communiste. Le 2 mars 1953, il disparaît.

Source RetroNews

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18/04/2024

Le jour où «l'Humanité» est née

 l'humanité, journal«LE 18 avril 1904 tombe le premier numéro de «l’Humanité», tiré à 140.000 exemplaires, vendu, dit Jules Renard, qui y publie une nouvelle, «la Vieille», à 138.000. Un immense succès.

Jaurès, dans son éditorial, justifiait le titre, qui était la définition même du programme socialiste, disait-il. Surtout il précisait quel serait l’esprit du journal. Le contraire même d’une publication de propagande, au sens étroit du mot. On y trouvait des «informations étendues et exactes», donnant à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. S’y manifestaient le refus du «mensonge, des informations tendancieuses, des nouvelles forcées ou tronquées…, la loyauté des comptes rendus, la sûreté de nos renseignements, l’exactitude de nos correspondances». En somme, «un souci constant et scrupuleux de la vérité», qui n’émoussera pas la «vigueur du combat».

Exactitude, vérité, loyauté, liberté, combat: les mots étaient l’expression fidèle de l’attitude de Jaurès. Et naturellement il affirmait l’indépendance du journal, sa transparence.

La joie régnait le jour de la sortie et du succès du premier numéro. Jules Renard, partagé – 138.000 lecteurs ont pu lire «la Vieille», mais sa nouvelle a-t-elle été comprise? -, se rend rue Richelieu, au siège du journal. Jaurès, Briand, Herr, Anatole France, Mirbeau, Blum, tout le monde le félicite et il n’ose dire à Herr: «Vous aussi, vous avez écrit une bonne page.» Anatole France parle, Mirbeau rit. Jaurès écoute, la tête mobile, regardant l’un puis l’autre. Briand est jovial… «Léon Blum, actif, fiévreux, semble la nymphe égérie. Il regarde Jaurès écrire un mot et dit parfait.»

Jaurès est venu au-devant de Renard, l’a remercié, prié de ne pas rester longtemps sans donner une page. Renard croit rêver. Il n’a jamais été reçu ainsi dans un bureau de rédaction. Mais il ne s’agit pas de journalistes comme les autres et pourtant le journal est, les premiers mois, un succès.

Jaurès avait voulu, dit-on, faire «le Temps» socialiste. Or, «l’Humanité» s’impose vite. Pressensé et Herr, dans leur page de politique extérieure, sont des analystes sûrs et parfaitement informés. Et pour le reste, note un critique (Thibaudet): «L’Humanité» est une splendeur. D’abord le leader quotidien de Jaurès, qui n’eut jamais plus de flamme et de talent. Le critique littéraire est Gustave Lanson, auquel succéda Léon Blum. Les reportages sont faits par Daniel Halévy. Le mouvement social est suivi par une dizaine de jeunes normaliens. Pour feuilleton, la primeur de «Sur une pierre blanche», d’Anatole France.»

Il n’y a que Péguy, hargneux, qui, dans sa volonté de dénigrement, juge que «l’Humanité est un journal plus gris que «la Lanterne», aussi bas que son ancienne «Petite République», suintant la politique et toujours quelque unité». Et quant aux collaborateurs, «il s’agit, selon lui, d’une horde affamée de petits agrégés normaliens venus au secours de la République après la bataille».

Pourtant, la qualité indiscutable du journal n’en garantit pas le succès. Surtout si, en première page, on publie les résultats des concours de l’agrégation de 1904, comme s’il s’agissait là d’une nouvelle susceptible d’intéresser le grand public! Petites erreurs des premiers numéros, révélatrices des préoccupations des rédacteurs. Mais on comprend qu’avec de tels choix le journal ne tire bientôt plus qu’à 12.000 exemplaires.

Jaurès, lors du lancement, n’a pas envisagé une telle chute. «Les hommes de métier, dit-il, ont bon espoir pour notre journal. Nous tirons à 140.000, il y aura des déchets énormes, mais nous avons de la marge: avec 70.000 le journal fera ses frais.»

Les premiers mois les chiffres parurent lui donner raison. Il est vrai que «l’Humanité» fut portée par l’événement.

Robert Laffont, Paris 1985.

Extrait du livre de Max Gallo, «le Grand Jaurès». Editions

Diego DIAZNombre de pages : 13220 €
Format(s) : Papier EPUB PDF

 

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04/03/2024

France: quelle place pour la guerre de Gaza dans les JT de 20h?

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Le massacre du 7 octobre et le début d'une nouvelle guerre dans la bande de Gaza ont créé une onde de choc médiatique planétaire. Pourtant, après 150 jours de guerre et plus de 30 500 morts, la couverture médiatique du conflit est irrégulière sur le petit écran des Français

Le 7 octobre, en quelques minutes, la guerre en Ukraine avait disparu des médias. Pour un instant seulement. À la différence de la guerre en Ukraine qui depuis février 2022 conserve une part importante dans le paysage audiovisuel français, la guerre qui se déroule dans la bande de Gaza semble tombée aux oubliettes, principalement à la télévision, alors que le conflit se durcit chaque jour un peu plus et que le bilan des morts ne cesse de croître.

« Il y a une invisibilisation des Palestiniens, et de manière générale une invisibilisation de l'ensemble du conflit, très mal traité ou peu traité. C’est un vrai manquement au devoir d'information, tout simplement. C’est une catastrophe, un naufrage. » Le constat de Célia Chirol est sans appel. Doctorante et chercheuse en anthropologie des médias, elle est la première à s’être penchée sur la couverture médiatique de la guerre à la télévision française lors de la grand’messe du 20h sur les chaînes traditionnelles que sont TF1, France 2 et M6, soit 12,5 millions de téléspectateurs au total. À l’origine, une interrogation : pourquoi aucun JT n’a relaté l’audience historique de la CIJ ? « Sur les 20 JT analysés du 8 au 14 janvier, seulement 29 secondes de temps d’antenne ont été consacrées à Gaza et au sort des Palestiniens. Plus en détails, cela donne 5 secondes pour TF1, 10 secondes pour M6 et 14 secondes pour France 2. » Et encore, en fin de journaux et après les affres d’Alain Delon ou le dernier clip de Jennifer Lopez.

L’émission Arrêt sur images a de son côté pris la suite des travaux de Célia Chirol pour un constat identique : du 4 au 15 février durant les JT de 13 h et de 20 h de TF1 et de France 2, « le sort des Gazaouis ne fait l'objet d'aucune séquence dédiée, que ce soit avec un reportage ou en plateau. Et aucun journal, d'aucune chaîne, n'a indiqué sur cette période de bilan chiffré du nombre total de morts à Gaza (…) À l'inverse, les otages israéliens, ainsi que les annonces de l'État hébreu, bénéficient d'une couverture médiatique. »

« Cela peut sembler au premier abord paradoxal, mais les silences font partie du bruit médiatique, et s’intéresser à ce qui est tu, n’a pas moins d’intérêt que s’intéresser à ce qui est dit », analyse de son côté l’observatoire des médias Acrimed qui note « le processus d’invisibilisation de la petite bande côtière assiégée et bombardée et, plus globalement, des Palestiniens ».

Une lassitude du public ?

« Lorsqu’un événement, y compris un événement très fort, se produit, même s'il se prolonge, il y a toujours un phénomène qui conduit à une espèce d’épuisement. C’est un phénomène assez classique qu'on retrouve particulièrement dans les situations de guerre ou de crise », analyse Jean-Marie Charon, sociologue spécialisé dans les médias. Pourtant, la guerre en Ukraine continue d’être traitée, voire d'être au centre de la ligne éditorial du média, comme à LCI. Certains invoquent le fait que le public français se sent plus impliqué dans ce conflit, parce que plus proche de lui. « D’autres rétorqueront que les États-Unis, dont les chaînes françaises parlent énormément, sont géographiquement plus éloignés que le Proche-Orient... », nuance le sociologue.

Pour Jean-Marie Charon, un autre élément est également à prendre en compte : le conflit israélo-palestinien, qui date depuis bien avant le 7 octobre, parce qu’il est trop compliqué à comprendre par le public, parce qu’il dure depuis trop longtemps et qu’il semble sans issue, ne préoccupe plus.  « Je pense qu'il y a quelque chose qui se surajoute dans la question de la région et de Gaza : un phénomène de complexité. C'est incontestablement, si on compare là encore avec l’Ukraine, beaucoup plus complexe à analyser. Il y a à la fois des aspects historiques, des aspects liés à des cultures différentes, des aspects liés à des contextes politiques, etc. Donc là, il y a tous ces éléments qui sont perçus comme des éléments de complexification et qui là aussi peuvent amener à dire : "On ne va pas y revenir sans arrêt, de toute façon le public trouve que c'est trop compliqué". »

En 2015 déjà, Acrimed parlait du traitement du conflit israélo-palestinien en le comparant au « syndrome de Tom et Jerry » : « [Le spectateur] ne sait pas pourquoi ces deux-là se détestent, on ne lui a jamais expliqué pourquoi Tom et Jerry ne peuvent pas parvenir à une trêve durable, voire une paix définitive. […] Il devra se contenter d’une couverture médiatique qui se focalise sur la succession des événements, sans s’interroger sur les causes profondes ou sur les dynamiques à long ou moyen terme. »

Depuis une vingtaine d’années, les études, dont celle menée par La revue des médias, montrent en effet que la couverture du conflit israélo-palestinien est en baisse. Charles Enderlin, correspondant de France 2 en Israël entre 1981 et 2015, avançait en 2021 quelques explications : l’impression, chez les directeurs de rédaction, « que le conflit israélo-palestinien a perdu de son importance », la « crainte de se retrouver face à des réactions extrêmes, de la part des deux camps ». Et La revue des médias de rappeler les pressions infructueuses exercées par l’ambassade d’Israël, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) ou le Consistoire central israélite, pour empêcher la diffusion, en 2018, du reportage d’Envoyé spécial (France 2), Gaza, une jeunesse estropiée.

Un sujet brûlant

Célia Chirol y voit aussi le fait que le sujet, en France, soit tabou et exacerbe les tensions. « Il y a aussi une autocensure de la part des médias, parce que ce conflit-là, au-delà de la complexité qu'on veut lui donner, et qui en fait n’est pas si complexe que ça, est un sujet trop "touchy" [sensible]. Il y a toujours les risques d'être accusé de ceci ou de cela… Voir par exemple l’affaire du journaliste de TV5 Monde Mohamed Kaci lors d'une interview avec un porte-parole de l'armée israélienne. 

Pascal Boniface, chercheur à l’Iris, résume la couverture médiatique du conflit israélo-palestinien en quelques mots : « La France est dans le camp occidental, et Israël en fait partie ; et cela se voit sur le plan médiatique ». Chaque mot et chaque terme employé sont scrutés à la loupe, les acteurs de la propagande, des deux côtés, étant prompts à faire feu de tout bois. 

Dès lors, pour suivre en temps réel la guerre dans la bande de Gaza, les Français doivent se tourner vers les télés étrangères ou ayant une visée internationale qui, elles, ont conservé leur couverture de la tragédie qui se déroule en direct sur BBC, CNN, France 24 ou Al-Jazeera qui couvre le conflit en temps réel 24h/24.

Traiter le conflit israélo-palestinien en France n’est pas une mince affaire, mais en dehors de la télévision, la presse écrite et les radios ainsi que leurs sites internet continuent de couvrir, à des degrés divers et bien moins que les premières semaines qui ont suivi le 7 octobre, les événements dans la bande de Gaza – et en Cisjordanie occupée - en tentant de se tenir au plus près des faits et de garder la neutralité dont doit faire preuve le métier. Autre difficulté, dans la bande de Gaza, les journalistes sont aussi les victimes et les cibles - plus de cent parmi eux ont été tués depuis le 7 octobre, tous Palestiniens - et Israël interdit aux médias étrangers de se rendre sur le terrain, une première dans un conflit armé.

Le drame survenu à Gaza jeudi 29 février lors d'une distribution humanitaire qui a fait quelque 700 blessés et 110 morts selon le Hamas (« Plusieurs dizaines de victimes » selon l'armée israélienne), a subitement ramené la guerre à Gaza à la Une des titres des JT. Un peu comme si la guerre à Gaza selon les JT était en pointillés. Peut-être le signe d'un format d'information datant de l'ORTF et aujourd'hui devenu obsolète, à l'heure des réseaux sociaux et du tout-digital.

Source RFI

Diego DIAZNombre de pages : 13220 €
Format(s) : Papier EPUB PDF